Janvier 2026
L’IA, en chemin vers un nouvel humanisme ?
Selon Bergson, « L’idée de l’avenir est plus féconde que l’avenir lui-même. » Aussi, la science-fiction n’échappe pas à la règle des prophéties auto-réalisatrices : tout ce qu’on imagine en y croyant à peine, le meilleur comme le pire, finit par avoir des conséquences bien réelles ; ce que nous conceptualisons, ce que nous fantasmons, a tendance à se produire réellement. Depuis l’homme-machine de Descartes, l’éthologie étudie le vivant d’un oeil mécaniste et nous amène en toute logique à nous comparer aux engins que nous créons et à nous mesurer à eux, comme dans ces parties d’échec opposant le cerveau au microprocesseur. S’en est suivi naturellement l’idée d’hybridation et d’homme augmenté. La tentation était trop grande, impossible de ne pas croquer dans la pomme sans l’avaler toute entière. Aussi, l’intelligence artificielle associée à la robotique sera bientôt, dans le meilleur des cas, en mesure de nous assister dans toutes nos tâches, ou de nous supplanter tout à fait selon une vision à peine plus pessimiste. Force est de constater que nous n’en sommes déjà plus au stade de la simple élaboration d’un scénario où la machine nous remplacerait mais déjà bien avancé dans sa réalisation concrète.
Prenons le meilleur des cas pour commencer, celui dans lequel la machine n’est qu’un outil au service de nos besoins et de nos désirs, situations que nous connaissons déjà depuis fort longtemps. On peut estimer qu’Homo Habilis déjà, avait extériorisé une part de ses capacités dans le silex, en augmentant ainsi son pouvoir tout en se rendant dépendant de lui. Tout progrès technique a par la suite amplifié ce même phénomène, amenant peu à peu l’Humain vers une position quasiment démiurgique, puisqu’il est désormais capable de modifier jusqu’à son propre ADN. La différence avec le pouvoir de Dieu ne se réduit pour autant qu’en apparence, car si Dieu tel qu’on le conçoit dans le monothéisme contient en lui-même le principe de son omnipotence, l’Humain est en revanche de plus en plus esclave de ses propres inventions. Une journée passée sans téléphone suffit à rendre compte de notre dépendance à la technologie.
Au sens où l’entendait Bernard Stiegler dans une extension du sens Marxiste originel, nous nous prolétarisons. Le prolétariat n’est plus simplement la classe ouvrière mais l’ensemble de tous ceux dont la technologie a absorbé le savoir au point de les en déposséder. Quelques années après sa mort, tout lui donne raison puisque ce prolétariat s’est étendu à l’ensemble de la population et l’on pourrait même considérer que les plus riches sont finalement les plus dépendants aux technologies qu’eux seuls peuvent se payer.
Depuis longtemps déjà, des machines augmentent nos facultés de connaître le monde alors que nous leur abandonnons une partie de nos capacités physiques et cérébrales. Ce double mouvement, dans lequel se confondent pulsion de mort et pulsion de vie, est le propre de l’humanité, tout du moins de celle qui s’est imposée majoritairement sur la planète en ne laissant que peu, voire pas, de place aux rares cultures qui demeurent capables de vivre en se passant du concept même de progrès, comme ces quelques tribus amazoniennes dont les modes de vie perdurent depuis des millénaires sans perturbation par la technique. Cette dynamique Icarienne nous conduit de plus en plus haut, de plus en plus loin du reste de la biosphère et de plus en plus proches d’un soleil réellement brûlant, le réchauffement climatique incarnant la parfaite illustration du mythe qui se réalise. Nous approchons du Dieu Soleil certes, mais nous sommes de moins en moins capables de continuer le chemin en autonomie. Nous sommes assistés, parfois même dépendants jusque dans nos corps : nous survivons plus longtemps mais avec des piles dans le coeur et affublés d’autres prothèses en tout genre dont on voit mal ce qui pourrait les empêcher de finir par nous mener jusqu’au second scénario, celui dans lequel l’homme est littéralement remplacé par la machine de la tête au pied. C’est d’ailleurs sans se cacher de cet objectif que les thuriféraires du transhumanisme engagent depuis quelques temps déjà toutes leurs forces dans cette course au Saint-Graal pour le moins effrayante. Les puissants de ce monde rêvent concrètement d’immortalité.
Et voilà que l’intelligence artificielle, en plus d’augmenter considérablement en parallèle nos performances et dépendances à l’égard de tout ce que nous avons vu précédemment, prétend franchir un nouveau palier dans cette ascension vertigineuse, en allant au-delà de nos simples limites physiques et cérébrales pour s’attaquer à nos mondes émotionnels les plus intimes. L’IA générative semble pouvoir créer à notre place des oeuvres d’arts qui provoquent en nous des réactions sensibles. Elle concentre a elle seule un savoir qui dépasse infiniment celui du plus érudit des vivants, une capacité de calcul qui sera bientôt quasiment sans limite avec l’avènement de l’ordinateur quantique, la faculté d’agir sur nos systèmes neurologiques en sachant exactement comment déclencher en nous telle ou telle émotion, tout ceci au point de tromper les plus vigilants des spécialistes dans la contrefaçon de la réalité. Nous ingérons tous les jours du contenu dont il nous est désormais rigoureusement impossible de différencier l’origine artificielle de la réalité objective. Au-delà des dérives médiatiques servant les délires fascisants d’une poignée de dangereux autocrates, chacun a aujourd’hui entre les mains un outil qui peut le tromper lui-même et réaliser en apparence n’importe lequel de ses désirs. Qui veut plonger dans un monde virtuel qui lui paraisse plus vivable que la réalité, n’a qu’à demander à l’IA de générer n’importe quelle chimère qui saura stimuler au mieux sa production hormonale. Dopamine et endorphine sont désormais délivrables à volonté sur ces nouvelles ordonnances qu’on appelle des prompts. Nous en sommes quasiment au point où la réalisation de nos désirs est possiblement instantanée, ce qui provoque par ailleurs des formes nouvelles et étranges de satisfactions qui court-circuitent tout système cognitif sans être accompagnées de joie. Le plaisir d’exister nous est ainsi paradoxalement confisqué.
Toutes les pires dystopies de 1984 à Matrix, du Meilleurs des monde à Blade Runer ou Terminator, sont déjà en cours d’installation dans nos logiciels humains. On se demande alors comment sortir d’un tel cauchemar, dont nous sommes autant les cruels scénaristes que les protagonistes impuissants.
Le tableau est sombre, certes, mais la poésie n’a pas dit son dernier mot, et la philosophie non plus. Revenons 5 siècles en arrière, Rembrandt, le Carravage et bien d’autres artistes encore, comprennent que la lumière la plus vive provient de la noirceur la plus dense. Ainsi nait le Clair-Obscur, mouvement qui nous apprend au-delà d’une simple esthétique visuelle à habiter le monde différemment. Remontons le temps encore, jusqu’aux origines du Tao, dont les symboliques Yin et Yang nous rappellent cette même philosophie s’abreuvant à des forces opposées et complémentaires. Des occidentaux plus contemporains, Friedrich Nietzsche ou Simone Weil, Sigmund Freud ou Albert Camus, nous invitent chacun à leur manière à embrasser la vie dans son ensemble et à composer avec le pire et le meilleur. Et la clé se trouve là, comme toujours : nous n’échapperons ni au progrès technologique, ni à notre dépendance à son égard. Oui, l’intelligence artificielle nous remplacera au moins partiellement et nous pouvons autant le déplorer que nous devrions apprendre à nous en réjouir. La pilule est difficile à avaler mais ne devrait pas nous étouffer pour autant, car toute cette logique se heurte heureusement à certaines limites infranchissables.
De même qu’un robot pourra ressembler en tout point à un humain sans pour autant devenir humain effectivement, un produit généré par IA n’égalera jamais qu’en apparence une production humaine. Il existe en effet une part invisible dans l’humain comme dans tout ce qui provient de lui et cette part ne sera jamais, jamais, accessible à la meilleure imitation technique qui soit. Je m’amuse en notant qu’un René en relativise un autre : la pipe de Magrite montre la limite de l’automate de Descartes : l’IA n’est que la représentation de l’intelligence, pas l’intelligence elle-même.
Cette part qui sépare encore le mécanique du biologique, c’est la dimension psychique dont l’humain ne peut avoir d’ailleurs lui-même qu’une connaissance limitée. Tout ce qui est de l’ordre de l’inconscient, toute la partie non-phénoménale, celle qui est inaccessible à notre entendement par le principe de causalité, celle que Kant reconnaît comme au-delà des limites du connaissable et qu’il qualifie de nouménale, toute la spiritualité, toute la métaphysique en somme, n’est pas convertible au format numérique, ni réductible à une logique de machine. Autrement dit, quand nous apprenons a l’IA à nous singer, seule la partie de nous-memes que nous sommes en mesure de réduire à une rationalité observable lui est effectivement transmise. Seul le cadre étriqué du déterminisme peut se matérialiser sous une forme comprise par l’IA dans une suite de 1 et de 0.
Nous avons pris l’habitude de ne considérer le monde qu’à travers l’oeil d’un rationalisme qui permet certes d’expliquer la plupart des phénomènes physiques mais qui n’en est pour autant qu’une réduction. Cette forme réductionniste qu’on retrouve dans les sciences dures, n’embrasse que partiellement toutes les autres sciences du vivant, et éclairent particulièrement mal toute anthropologie. Ni les sciences sociales, ni la psychologie, ni même la médecine ne sont parfaitement explicables par un seul raisonnement déterministe car elles échappent à une logique binaire.
La physique quantique serait également dans une impasse totale si elle s’en tenait aux simples lois acceptables par notre raison. Ainsi le principe d’indétermination d’Heisenberg nous apprend qu’on ne peut pas connaître simultanément la position et la vitesse d’une particule élémentaire. La mesure de l’une rendant impossible la mesure de l’autre. L’état quantique d’une particule n’est représentable que par une fonction d’onde, c’est à dire une description de la probabilité de trouver une particule à tel ou tel endroit si l’on voulait mesurer sa position. Autrement dit, c’est l’observation qui détermine la position d’une particule, qui tant qu’elle n’est pas mesurée demeure simultanément en plusieurs endroits. Pas d’absoluité donc, pas 1 ou 0 mais un peu 1 et un peu 0, en même temps. Cette nouvelle façon probabiliste de comprendre le monde n’est donc absolument pas compatible avec la programmation des IA.
Le phénomène d’intrication quantique quant à lui, stipule que deux particules liées entre elles, changeront d’état simultanément si l’on affecte l’état de l’une ou de l’autre, quelle que soit la distance qui les sépare, réduisant à néant notre compréhension habituelle de l’espace et du temps, ce qui brise donc totalement une fois encore la chaîne causale déterministe. Une réalité physique complètement étrangère au fonctionnement de tout les modèles d’IA.
On peut résumer tout ceci en affirmant sans trop de doute qu’aucune IA ne pourra jamais embrasser le monde dans sa complexité globale. Nous voici donc à l’abris d’être totalement remplaçables. Même si cette conclusion est un peu rassurante elle n’est est pas encore tout à fait réjouissante pour autant.
J’en arrive donc à la dernière partie de cet exposé dans laquelle on trouvera un peu plus de lumière.
L’IA est un produit du capitalisme au service du capitalisme. C’est d’abord un outil au service de la production, qui en réduit les coûts et en augmente la vitesse dans des proportions considérables. Un outil qui promet de nous affranchir des limites humaines pour nous réduire à de simple consommateurs en nous délivrant du travail. Mais le capitalisme a déjà dévoilé son essence profonde, prédite par Marx dés le milieu de XIXème siècle, en ne se contentant pas de faire de l’humain un consommateur mais en allant jusqu’à faire de lui un consommable comme les autres, d’où les écueils du narcissisme généralisé qu’on observe dans le monde entier. L’équation s’en trouve alors réduite à son extrémité, le consommateur se consomme lui-même jusqu’à auto-annihilation et rien de vivant n’échappe à cette emprise. De ce point de vue, nous serons sans doute tous d’accord pour dire que la dynamique capitaliste n’est plus souhaitable à l’époque contemporaine, comment donc ne pas se réjouir de sa disparition prochaine, du moins tant que nous ne coulons pas avec le bateau.
Mais comme nous l’avons vu plus haut, nous nous soustrayons métaphysiquement à cette logique pure. On peut imaginer qu’à bord de ce train qui fonce à toute allure vers le précipice ne se trouve en fin de compte que la partie de l’humain qui est imitable et imitée, que la partie rationalisable et rationalisée, que la partie déterminable et déterminée, et qu’il ne restera sur le quai, que notre vie immatérielle dans son insondable profondeur.
D’autres ressources inimitables nous caractérisent : là où l’IA se nourrit du plus commun pour tout rendre moyen et normal, l’humain ne cesse d’élargir naturellement l’étendue de ses mutations génétiques du fait qu’il est, comme par magie, attiré par les partenaires disposant des génomes les plus éloignés du sien pour se reproduire. Nous sommes ancrés dans un processus d’évolution permanente, ce qui permet notre adaptation tant bien que mal aux nouvelles situations auxquelles nous sommes confrontés. L’IA en revanche, à force de produire un contenu de plus en plus lisse et finissant à terme par s’abreuver à sa propre source n’aura aucune possibilité de s’émanciper d’elle-même mais tendra plutôt vers une boucle éternelle et moribonde, incapable de s’inscrire dans les mécaniques naturalistes de Lamarck ou Darwin. De même que l’IA n’aurait pas pu naître sans son créateur, elle ne pourrait pas non plus proliférer ou même simplement perdurer sans notre concours.
Aussi, par contraste, merci le filtre en clair-obscur, peut-être allons nous redécouvrir notre propre essence et abandonner un peu le cartésianisme qui a prétendu réduire nos vie à un mécanisme. Par contraste, quand tout le monde sera remplacé par l’IA, apparaîtra plus clairement que jamais ce qui constitue notre humanité : nous redécouvrirons qu’il nous manque la poésie et les indéfectibles liens qui devraient nous unir, l’amour et la compassion plutôt que l’égoïsme et la compétition. Par contraste encore, nous redécouvrirons sans doute que notre joie de vivre réside dans l’expérience concrète, que nous trouvons notre liberté dans le faire soi-même et le faire ensemble bien plus que dans l’illusion des relations esclavagistes qui nous ont façonnés. Nous refuserons de nous laisser traiter comme des objets et des chiffres, pour passer enfin de la réification à l’individuation, pour revenir de l’état de zombie à l’état de vivant. Nous serons peut-être enfin réincarnés dans nos propres corps de mortels.